Si le temps de travail était la mesure de lui-même, son produit serait d'une valeur d'échange égale à sa valeur d'échange à lui. Le temps nécessaire à la production de l'objet équivaudrait alors, en valeur, au temps de vie du travailleur. Cette valeur ne pourrait pas s'accroître au-delà de l'existant, sauf à forcer le temps de travail.

Admettons que la valeur d'échange des outils et des matières premières se réduise, elle aussi, à cette équivalence avec le temps de travail nécessaire pour les produire, nous ne pouvons plus comprendre d'où vient le supplément de valeur d'échange que recueille l'investisseur au-delà de ce qu'il a investi. A priori, il ne semble pas que l'argent puisse, à lui seul, produire de l'argent... Sans quoi, chacun des humains pourrait dormir, avec bénéfice à la clef, sur son petit tas d'or.

Il faut donc que l'investisseur reçoive une partie des fruits du travail de ceux qui sont pris dans le système de production. C'est la conclusion à laquelle avait abouti Adam Smith qui écrit, dans ses "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" (1776) :

"Dans tous les arts et toutes les fabrications, la plupart des ouvriers ont besoin d'un maître qui leur avance les matériaux de leur ouvrage, leur salaire et leur subsistance jusqu'à ce que cet ouvrage soit achevé. Ce maître a sa part du produit de leur travail, c'est-à-dire de la valeur que celui-ci ajoute aux matériaux auxquels il s'applique. C'est cette part qui représente son profit."

Mais ni lui, ni David Ricardo n'ont réussi à déterminer la base d'analyse qui permet d'obtenir une compréhension véritablement fondée du processus en cause.

Certainement, le travailleur salarié n'est pas lui-même une marchandise. À la différence de l'esclave, il ne peut pas être acheté tout d'une pièce, comme un boeuf, par exemple. Il ne vend, lui-même, qu'une portion déterminée de son temps de vie.

Cependant, un phénomène remarquable doit être constaté : il reçoit un salaire, mais perd tout contrôle sur l'objet qu'il a produit... Ne pourrait-il pas en aller autrement ? Le propriétaire des moyens de production et des matières premières ne pourrait-il pas être indemnisé pour la valeur apportée par ceux-ci, les ouvriers recueillant les objets produits, à charge pour eux de les vendre et d'en tirer directement les fruits de leurs efforts, c'est-à-dire du temps de vie réellement dépensé par eux à produire ces objets ?

Nous pressentons que, dans ce cas, la richesse aurait bientôt fait de se déployer du côté des ouvriers, pour stagner du côté des "investisseurs" constamment ramenés à la seule valeur, inerte, de biens strictement matériels...

Finalement, c'est le travail humain qui en vient à nous intriguer beaucoup, rejoignant la formule avancée par Romans de Coppins dès 1780 :

"Depuis longtemps, on cherche la pierre philosophale, elle est trouvée, le travail." ("Le feu sous la cendre", page 369)

Michel J. Cuny