En tant que tel, le salaire se présente comme la rémunération du travailleur et donc comme le prix de son travail. Comment mesurer ce prix ? Entre notre marin et notre boulanger, entre leurs travaux respectifs aux valeurs d'usage si différentes, où trouver la commune mesure sur le fond de laquelle faire intervenir la rémunération applicable à chacun d'eux ?

Les libéraux disent : c'est la concurrence qui va jouer le rôle d'une balance parfaite... Elle va définir "le" point d'équilibre. Entendu : mais à l'équilibre justement, les deux poids s'annulent. Une pièce de deux sous s'échangera contre une miche de pain. Il n'est pas possible de rien mesurer de chacun des deux objets qui leur soit commun. Ils sont à égalité, c'est tout. Recommencer l'opération avec un troisième objet ne ferait que reproduire le mystère de cet accord qui se fait sans aucune commune mesure...

Revenons un instant à nos deux personnages. De l'argent qui va circuler entre eux, Karl Marx nous a dit qu'il est un rapport social de production. Partant de la main du marin, cet argent exprime la traite des Noir(e)s ; la miche de pain remise en échange, exprime la production boulangère. Voilà pour les valeurs d'usage des travaux impliqués. Mais leurs valeurs d'échange respectives ?...

Karl Marx, encore, nous indique dans la "Contribution à la critique de l'économie politique" (1849) que, dès avant lui, la réponse avait déjà été énoncée :
"C'est Ricardo, parachevant l'économie politique classique, qui a formulé et développé le plus clairement la détermination de la valeur d'échange par le temps de travail."

Temps de travail du marin pour obtenir la pièce qui donne la miche de pain. Temps de travail du boulanger pour fabriquer la miche... L'argent ferait donc à lui tout seul ce petit exercice de comptabilité ?

C'est à ce miracle que répond la formule de Karl Marx soupçonnant, dans l'argent lui-même, un rapport social de production..., c'est-à-dire : un condensé de l'ensemble des rapports sociaux de production auxquels donne lieu l'ensemble des participants à l'économie mondiale, pour peu que celle-ci se trouve intégrée dans le flux des différentes monnaies.

Rien que d'un bond, nous voici arrivé(e)s aux portes de la finance internationale...

Dès cette petite pièce de monnaie qui glisse dans la main du boulanger en échange d'une miche de pain, c'est la machine à calculer de la finance internationale qui est à la manoeuvre.

Ce qui n'est encore que bien peu de choses.

Michel J. Cuny