En réalité, ce n'est pas la confrontation directe entre notre marin et notre boulanger qui va servir à déterminer le prix, entre eux, de la miche de pain. Quel que soit l'acheteur, la miche de pain ne change pas de prix. Ce prix lui-même tient compte, en particulier, de la quantité des pains préparés simultanément. La solidarité des pains lors de leur fabrication produit leur solidarité de prix lors de la vente.

Or, par-delà le boulanger, il y a ses éventuels concurrents : qu'ils soient déjà installés dans sa proximité, ou qu'ils menacent d'y venir au cas où le bruit se répandrait du niveau relativement élevé de ses produits selon les frais de production établis en ce même lieu, leur prix s'intégrera, par force, dans un système final qui les dépasse.

C'est en réalité l'ensemble du coût d'installation et de fonctionnement de la boulangerie en tant que telle, en un lieu et dans une époque donnée, qui devra s'aligner sur la rencontre exigée de moyens de production (pétrin, four, etc.), de matières premières, et d'un temps moyen de travail, avec des rapports de production donnés : qui dispose de la propriété des capitaux mis en jeu, quelles sont la législation et la fiscalité qui pèsent sur cette activité, etc.

Du côté du marin, nous retrouverions le même questionnement, cette fois appliqué à une situation de salariat intermittent.

Ainsi, à travers cet échange ponctuel d'une somme d'argent contre une miche de pain, le marin et le boulanger représentent, chacun, le système de forces qui régit leur vie de travail. Il est un condensé de l'histoire sociale qui en a marqué l'évolution jusqu'à ce temps où ils se font face très pacifiquement cependant.

Admettons que la situation du moment soit devenue favorable au marin qui aura, de ce fait, obtenu une rémunération plus élevée d'un quart : pour la même portion de son salaire, il aura un quart de miche de pain en plus. Le boulanger fait lui-même une bonne affaire : il vend davantage.

Inversement, que le marin ait vu sa rémunération diminuer, il n'est pas certain qu'il puisse restreindre sa consommation de pain initiale. S'il réussit à se priver de viande pour la somme manquant, le boulanger, lui, n'y perdra rien. Et ce sera alors à la santé du marin d'en payer le prix.

Du côté du boulanger, nous trouvons également des risques spécifiques : ses fournitures peuvent augmenter de prix sans qu'il puisse augmenter le sien ; sa clientèle peut se raréfier, etc.

A force d'y songer, nous sentons bien que le travail de chacun des deux est en question... Mais nous ne voyons pas encore sur quoi repose la rémunération elle-même, pour autant qu'elle s'établit par-delà le prix fixé par la concurrence : quelle est la valeur d'échange qui se trouve stabilisée sous les variations induites par le rapport constamment changeant de l'offre et de la demande ?

Michel J. Cuny