En Europe - mais n'est-ce que momentané ? -, l'effondrement politique du salariat ordinaire a permis au capital de reconduire la force de travail à ses conditions minimales de survie : on finit même par y mourir de malnutrition et de froid dans les rues de la mauvaise saison.

Reprenons alors la formule de Karl Marx (in "Salaire, prix et plus-value") :

"Qu'est-ce donc que la valeur de la force de travail ? Comme celle de toute autre marchandise, sa valeur est déterminée par la quantité de travail nécessaire pour la produire."

Or, il y a force de travail et force de travail.

En période de chômage massif et prolongé, il y a même de la force de travail qui est tout ce que l'on voudra, mais, objectivement, plus rien d'une force de travail, n'y ayant plus de travail pour elle. Une force donc, sans plus.

C'est ce seul reliquat d'une force nue qui, pour l'instant, lui garantit un tout petit pouvoir de survie... Jusqu'à quelle terrible échéance ?

Ici, le matérialisme dialectique laisse voir de très sombres perspectives. Elles tiennent à la logique qui anime l'exploitation de l'être humain par l'être humain en système capitaliste. Dans le même texte que précédemment, Karl Marx écrit (c'est lui également qui souligne en noir) :

"Voici l'occasion de dire que les coûts de production de la force de travail diffèrent selon la qualité, et de même, les valeurs des forces de travail employées dans les différentes industries. Elever la voix pour l'égalité des salaires, voilà donc qui part d'une erreur ; c'est un souhait insensé qui ne sera jamais accompli. C'est un fruit de ce radicalisme faux et superficiel qui accepte les prémisses, mais veut se dérober aux conséquences. Sur la base du système des salaires, la valeur de la force de travail s'établit comme celle de toute autre marchandise ; et comme différentes sortes de force de travail ont des valeurs différentes, c'est-à-dire comme des quantités différentes de travail sont nécessaires pour les produire, il est dans l'ordre des choses qu'elles atteignent des prix différents sur le marché du travail."

Et zéro quand il n'y a plus que la déferlante du chômage d'un temps de déluge...

C'est bien pourquoi, depuis trente ans, le mot d'ordre de l'économie libérale et sociale-démocrate est de reconduire, de temps à autre, sur un semblant de marché du travail un maximum de forces (de travail, si l'on veut se laisser endormir), jeunes en particulier, qui deviendraient plus que redoutables à ne plus devoir jamais voir - même de très loin - la couleur d'un quelconque espoir de contrat de travail.

Ensuite viennent le RMI, le RSA, les tranquillisants, les affaires de couple qu'il faut s'imposer à soi aussi pour vivre comme tout le monde : ça vous fait des millions de tigres et de tigresses qui n'ont plus ni crocs, ni griffes, mais le téléviseur dernier cri, et tout le malheur du monde dans les yeux...

"On n'est certes pas encore les plus à plaindre", sauront-ils-elles ainsi se répéter...

Michel J. Cuny