La disqualification sociale et professionnelle des pères, l'exportation, hors des familles ouvrières, des qualifications éducatives et ménagères des mères, la destruction des vies en couple, autant de phénomènes qui se rangent dans la guerre des classes acharnée qui a pu tout spécialement croître et embellir après la chute de l'U.R.S.S., elle-même précédée, en Europe, par l'effondrement des partis communistes.

Les couples qui se séparent sans stratégie montante s'exproprient, pour moitié, de leur lieu de résidence. Il leur faut, pour des revenus inchangés, entretenir deux foyers, et s'en aller vers des destinées professionnelles plus qu'incertaines, à court ou moyen terme.

Mais surtout, brutalement, les enfants voient leur avenir scolaire et plus généralement humain s'assombrir plus ou moins terriblement. Or, pour les cohortes des femmes, épouses et mères au foyer, qui ont ainsi vu leurs conditions de vie se modifier du tout au tout, il s'agit de rejoindre ce phénomène que Karl Marx a d'abord situé à la fin de la féodalité :

"Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d'avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l'accumulation appelée "primitive" parce qu'elle appartient à l'âge préhistorique du monde bourgeois." ("Le Capital", 1867, chapitre XXVI)

Ainsi, conséquence lointaine de la Révolution de 1917 en Russie, le plan Marshall avait-il accompagné la mise en oeuvre, dans les pays de l'Europe occidentale, d'une sorte de féodalité ouvrière. Il y était contraint par le relais que donnait à la puissance soviétique un parti communiste spécialement fort, en France, à la Libération.

Enserrée dans un foyer dont l'espace pouvait se révéler très restreint sitôt que n'y régnaient plus deux ou trois enfants, la femme de milieu populaire pouvait très vite s'étioler, et se prendre à rêver d'autre chose. Curieusement, l'ouverture apparente de son monde l'a bientôt jetée dans cette dynamique qu'avait bien connue la domesticité féodale, et que décrit Karl Marx pour illustrer le concept d'accumulation primitive :

"Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie corporative. De l'autre côté, ces affranchis ne deviennent vendeurs d'eux-mêmes qu'après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de  production et de toutes les garanties d'existence offertes par l'ancien ordre des choses." (Idem)

En face de quoi, il faut souligner les conséquences heureuses, pour les hauts revenus en France, du séisme vécu par les familles populaires depuis trois décennies, et rappeler, à l'occasion, ce qu'il en avait été, selon Karl Marx, pour la bourgeoisie naissante :

"Dans l'histoire de l'accumulation primitive, toute révolution fait époque qui sert de levier à l'avancement de la classe capitaliste en voie de formation, celles surtout qui, dépouillant de grandes masses de leurs moyens de production et d'existence tradi-tionnels, les lancent à l'improviste sur le marché du travail, prolétaires sans feu ni lieu." (Idem)

Voilà l'Europe, telle qu'elle a été voulue... Rien que l'instrument d'une guerre civile rampante...

Qui n'offre que du désespoir à tous les enfants nés de ce grand malheur.

Michel J. Cuny