Pour me lancer dans l'écriture de ce livre, il m'a fallu lire tout ce que j'ai pu atteindre des écrits, à la fois de Marx, d'Engels, de Lénine. Tâche évidemment redoutable, qui s'est étendue sur plusieurs années.

Il m'a fallu ensuite sélectionner les passages qui allaient pouvoir figurer dans une discussion à bâtons rompus, sans y paraître déplacés. Ainsi, je travaillais nécessaire-ment sur les traductions françaises, mais je pense que les textes originaux recèlent les mêmes trésors d'intelligence et de souplesse. Car ces trois hommes sont très manifestement des pédagogues dans l'âme. Ils aiment dire et écrire. Conséquemment, à l'exception de textes véritablement techniques, il est très facile d'utiliser ce qu'ils ont écrit dans ce processus dialectique qui caractérise tout vrai dialogue : ce que j'ai mis en place pour chacun d'eux.

Or, dès le départ, je disposais chez eux de réponses vivantes et très précises : j'allais simplement devoir obtenir d'Anselme et de Germain qu'ils posent les bonnes questions. Tâche peut-être impossible. Elle n'aura fait que me coûter une bonne partie de ma santé : à peine mis le point final à la composition et envoyé à l'imprimeur le montage, que j'étais emporté d'urgence vers les soins intensifs de l'hôpital heureusement proche. Voilà tout.

Je sais ce qui a failli me tuer : rien que la continuité qui va de 1848 à 1914... En effet, en lisant ces trois auteurs si bien liés les uns aux autres, tout saute aux yeux, et en particulier ce qu'est l'infernale continuité de l'impérialisme. Je n'en dirai rien de plus. Il appartient désormais à tout un chacun d'en faire directement l'expérience.

Grand moment à imaginer et à mettre ensuite par écrit : la première rencontre du très jeune Anselme avec l'encore jeune Karl Marx qui, en 1848, n'a que trente ans. Impossible de ne pas y aller soi-même en effigie... Je me suis donc vu en face de cet homme-là et puis de Friedrich Engels, et puis de Vladimir Ilitch Lénine, pendant quelques mois. Expérience qui ne peut qu'être inoubliable. Immodestement, je sais que par mon travail de discussion avec eux, j'ai ajouté à leurs oeuvres. Pour le meilleur comme pour le pire, je crois qu'il m'est impossible de ne pas en convenir.

Laissons alors à Anselme Égrelienx le plaisir et l'émotion de nous conter les circonstances de sa première rencontre avec Karl Marx : "C'est aujourd'hui le 23 janvier 1848"